« La concurrence, c’est l’entrepreneuriat » Entretien avec la revue Concurrences

Competencia

28 août 2014 • Actualités • Vues: 3930

Interview de Charles Beigbeder à paraître dans l’ouvrage A quoi sert la concurrence, édité par la revue Concurrences et disponible en ligne à partir de septembre 2014.

Vous êtes un serial entrepreneur français qui avez innové dans les secteurs fortement concurrentiels. Quels sont les points communs des différentes entreprises que vous avez créées ?

J’ai innové dans des secteurs qui s’ouvraient à la concurrence ou dans lesquels il n’y avait pas de concurrence. En 1997, j’ai créé Self Trade, la bourse par Internet, contre l’oligopole des grandes banques qui avaient racheté les agents de change et qui proposent ces services aux particuliers. Avant l’ouverture à la concurrence dans ce secteur, il y a avait une rente de situation: bien que les outils du numérique existaient, les prix des services de bourse continuaient à augmenter. En 1996, la loi MAF a transposé la directive communautaire sur les services d’investissement permettant à un individu d’obtenir un agrément autrefois réservé aux agents de change. Pour reprendre les termes du Sénateur Philippe Marini qui portait cette loi, on a libéré les énergies. J’ai bu ces paroles et j’ai décidé de créer Self Trade. Le cas de Poweo que j’ai créé en 2002 est assez semblable car il s’agit d’une ouverture de marché, là encore sous l’impulsion de l’Union européenne, la seule différence résidant dans la présence d’un monopole et non d’un oligopole.

De manière plus récente, avec La Compagnie, il s’agit de relancer l’offre à bas coût sur le segment du transport aérien transatlantique en classe affaire sur deux liaisons point à point parmi les plus fréquentées au monde, Paris/New York et bientôt Londres / New York. La Compagnie reprend en l’améliorant le concept de L’Avion qui avait connu un succès foudroyant avant d’être repris par British Airways. J’interviens quand je descelle un déficit d’offre lié à un monopole ou à un oligopole, dans le contexte d’une libéralisation réglementaire souvent initiée par Bruxelles. Ma stratégie de prédilection est de réduire la marge pour un même service ou pour un service épuré comme les opérateurs low cost savent le faire. Par exemple, nous avons permis de rendre le coût de réalisation des opérations de bourse en ligne jusqu’à trois fois moins cher. A terme, des événements extérieurs – comme la chute de Lehmann – peuvent conduire à s’adosser à un grand groupe comme cela a été le cas avec la Société Générale ou Verbund puis Direct Energie. Mais le but de ma démarche est de créer pour innover, pas de créer pour revendre.

Comment expliquez vous qu’en France les outsiders qui viennent contester les positions acquises soient finalement si peu nombreux, comparativement à d’autres pays ? Quels sont les obstacles à l’entrée et à la croissance de nouveaux acteurs ?

Mon expérience diffère selon les secteurs dans lesquels j’ai investi. Dans le cas de la bourse en ligne et du transport aérien haut de gamme point à point, il s’agit de niches où la concurrence en fin de compte ne peut avoir qu’un effet limité à un segment. Dans l’énergie en revanche, le potentiel de Poweo était considérable – le CA a pu atteindre jusqu’à 1 milliard € – mais nous avons été squeezé par les tarifs réglementés. On ne peut vendre plus cher que les tarifs de gros alors qu’il arrive que ces prix soient supérieurs au tarif réglementé, rendant toute concurrence impossible. Pourtant, l’abolition des tarifs réglementés avait été promise.

Un autre obstacle réside dans l’accès aux capitaux. Pour La Compagnie, nous avons pu réaliser une levée de fonds de 30 millions €, ce qui est un exploit pour une start-up aujourd’hui, mais cette situation n’est pas spécifique à la France.

Enfin, troisième facteur, la rentabilité des entreprises en France est l’une des plus basses en Europe, en raison notamment de la pression fiscale et du Code du travail. Free est peut-être le seul contre exemple montrant qu’une réussite est possible dans un secteur concurrentiel avec des moyens d’entrée limités.

Quelle est selon vous la perception de la concurrence aujourd’hui dans l’opinion publique, chez les élites et les politiques en France ?

La concurrence est mal perçue en France dans l’opinion publique et plus généralement par les politiques de tout bord. Nous sommes l’un des seuls pays en Europe où le capitalisme est autant décrié et ce n’est pas qu’une vision de la gauche. On a mal compris le sens de la crise de 2008. On a trop tendance à incriminer le libéralisme, à dénoncer le mauvais fonctionnement du capitalisme, alors qu’en fait, c’est plutôt une mauvaise régulation ou une intervention étatique qui a semé le trouble. Ainsi, Clinton puis Bush ont poussé les ménages à faible revenu à s’endetter pour devenir propriétaires puis on a simplifié le Glass-Steagall Act sans prendre la mesure de toutes les conséquences. Le capitalisme n’est pas responsable de la crise, ce sont les mauvaises régulations.

Les syndicats – ouvrier et patronal – sont-ils un obstacle à la concurrence ?

Les syndicats ne sont pas un obstacle en tant que tels. Ils sont dans leur rôle lorsqu’ils défendent leurs ayant droits et sont utiles pour établir des règles du jeu. On ne peut attendre d’eux qu’ils promeuvent la concurrence, que ce soit les syndicats ouvriers ou patronaux. Les syndicats tant ouvriers que patronaux sont des insiders et adoptent un point de vue prudent vis-à-vis de l’ouverture à la concurrence. Les syndicats tant ouvriers que patronaux sont portés à adopter un même point de vue vis-à-vis des
nouveaux entrants.

Pensez-vous que le low cost a un avenir dans d’autres secteurs que le transport et la distribution ?

Le rapport Chatel/Beigbeder/Combe de 2007 a mis en lumière les potentialités du low cost, dans le secteur du transport et de la distribution, mais bien au-delà comme dans le tourisme ou dans les médias. Par exemple, j’ai développé il y a peu une offre accessible sur le créneau du haut de gamme dans la croisière de luxe avec la société Smart Yachting Company. D’une certaine manière, le low cost haut de gamme est comparable à la stratégie de Louis Vuitton qui a décliné ses produits pour milliardaires dans des gammes plus accessibles. Dans le secteur des médias, il y a encore des oligopoles basés sur le contrôle des fréquences disponibles. Il manque une Fox News en France.

Comment favoriser le développement de la concurrence ?

Tout ce qui n’est pas régalien devrait être transféré au privé, avec des délégations de service public. Il faut permettre à des structures privées d’exister aux côtés des structures publiques. Cela permettrait d’offrir un choix aux citoyens et de l’émulation entre ces différentes structures. Cela pourrait concerner notamment l’école et la santé, Pôle Emploi… C’est la seule manière de baisser de manière significative la dépense publique ; on ne peut pas arriver à résoudre le déficit uniquement en économisant. Pour revenir aux normes de l’OCDE, il faut transférer des pans entiers de service au secteur privé. Les services publics peuvent être réalisés par des entités qui ne sont pas publiques, avec des cahiers des charges précis ou des délégations de service public. Dans le secteur scolaire, dès lors que les programmes sont établis par l’Education nationale, on pourrait très bien imaginer qu’une partie du financement public soit distribué directement par les parents aux écoles de leur choix. Cela pourrait prendre la forme d’un chèque scolarité que les parents pourraient utiliser dans l’école de leur choix, publique ou privée, au même titre que l’allocation de rentrée scolaire.

Quelle est votre définition, votre vision de la concurrence ?

La concurrence, c’est l’entreprenariat. Une troisième voie entre le salariat et le fonctionnariat qui permet aux hommes et aux femmes de s’épanouir et de créer des richesses. La baisse des barrières à l’entrée dans de nombreux secteurs de l’économie est une chance pour les entreprises comme pour les individus. L’absence de concurrence est dangereuse car cela créée des rentes, entretient des mauvaises habitudes et engendre le corporatisme. Depuis deux siècles, le niveau de vie a augmenté ainsi que la durée de vie et la mortalité infantile a chuté. Cela n’aurait pas été possible sans le libéralisme. L’une des forces qui sous-tend cela, c’est la concurrence, le fait que n’importe qui peut décider de proposer un bien ou un service sous un angle différent ou moins cher, ou mieux.

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