Charles Péguy, le chevalier de la Vérité

ELEONORE 89059

5 septembre 2014 • Actualités, Points de vue • Vues: 2155

Tribune cosignée avec Benoît Dumoulin dans Nouvelles de France le 5 septembre 2014.

Le 5 septembre 1914, tombait au champ d’honneur l’écrivain Charles Péguy, lieutenant au 276ème régiment d’infanterie, mortellement touché d’une balle en plein front près de Villeroy (Seine-et-Marne). Une mort qui est le couronnement de toute une vie et donne un relief particulier à son œuvre, scellée, par le sang versé, aux cités charnelles qu’il sut si bien chanter : « Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle, […] couchés dessus le sol à la face de Dieu […] Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés »[1]. Une guerre qui faucha aussi deux semaines plus tard son fidèle ami qui l’avait accompagné sur les routes de Chartres, l’écrivain Henri Alain-Fournier, auteur du Grand Meaulnes. Maurice Barrès a admirablement bien résumé le sens de la mort de Péguy : « ll est tombé les armes à la main, face à l’ennemi, le lieutenant de ligne Charles Péguy. Le voilà entré parmi les héros de la pensée française. Son sacrifice multiplie la valeur de son œuvre. Il célébrait la grandeur morale, l’abnégation, l’exaltation de l’âme. Il lui a été donné de prouver en une minute la vérité de son œuvre ». [2]

Tout a été dit sur Péguy dont la figure ne cesse d’intriguer hommes politiques et historiens des idées, qui s’évertuent sans succès à le classifier arbitrairement selon les schémas de pensée de l’idéologie dominante. Celle-ci voudrait empêcher qu’un socialiste dreyfusard d’origine modeste soit devenu sans renoncer à lui-même, un poète mystique, un chantre de l’enracinement patriotique et un pèlerin de l’espérance chrétienne. Or, Charles Péguy fût tout cela à la fois, n’en déplaise à Bernard-Henri Levy, qui voulut en faire, dans une paranoïa délirante, le précurseur d’un fascisme à la Française.[3]

Inclassable Péguy dont la pensée est constamment guidée par un même fil conducteur, une quête inlassable et insatiable de vérité. En créant Les Cahiers de la Quinzaine, en 1900, il assigne à sa nouvelle revue l’ambition de « dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste ». C’est au nom de la fidélité à cette même vérité qu’il se séparera de son ami Jaurès et critiquera le parlementarisme bon teint de la République radicale, déplorant le dévoiement de l’idéal de justice qui prévalait encore au début de l’affaire Dreyfus : « La mystique républicaine, c’était quand on mourait pour la République, la politique républicaine, c’est à présent qu’on en vit ».[4] Paroles que tout homme politique devrait méditer aujourd’hui…

Né en 1873 dans une famille modeste (sa mère est rempailleuse de chaises et son père, menuisier, meurt d’un cancer quelques mois après sa naissance), Charles garde de son enfance le goût d’une certaine ascèse ainsi que l’amour du travail bien fait porté jusqu’à sa perfection. « Nous avons connu des ouvriers qui le matin ne pensaient qu’à travailler. Ils se levaient le matin – et à quelle heure ! – et ils chantaient à l’idée qu’ils partaient travailler. […] Travailler était leur joie même, et la racine profonde de leur être. Il y avait un honneur incroyable du travail […] Nous avons connu cette piété de l’ouvrage bien fait, poussée, maintenue, jusqu’à ses plus extrêmes exigences. J’ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même cœur, et de la même main, que ce même peuple avait taillé des cathédrales ».[5] Le travail revêt même une dimension spirituelle chez les ouvriers et artisans : « Tout était une élévation intérieure, et une prière, toute la journée […] Leur travail était une prière. Et l’atelier, un oratoire ».[6]

Vient ensuite la révélation de l’école avec l’influence déterminante d’un personnage auquel Péguy rendra plus tard un émouvant hommage : Théophile Naudy. Directeur de l’école normale d’instituteurs d’Orléans, cet inspecteur en retraite avait remarqué les qualités de l’élève dès le primaire et insisté pour lui faire suivre un cursus classique (collège, lycée) qui le propulsa jusqu’à l’École normale supérieure qu’il intégra, après deux échecs, en 1894. C’est avec une émotion teintée de nostalgie que Péguy décrit l’idéal de l’école républicaine qui lui permit d’accéder à la culture classique : « Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes, sévères, sanglés. Sérieux et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence ». Mais, dans les années 1900, Péguy sent ce monde basculer vers une mentalité bassement mercantile, insufflée selon lui par la bourgeoisie qui contamine l’esprit du peuple et le discours socialiste. Comme le souligne le professeur Antoine Compagnon, pour Péguy, « vers le tournant du siècle, “faire la classe” a cessé d’être une mission pour devenir une obligation professionnelle. Les maîtres s’appellent désormais des instituteurs, et sur le modèle des ouvriers, réclament le droit de se syndiquer. Au nom de l’égalité, ils rechignent à participer aux œuvres d’éducation populaire qui s’ajoutaient à leurs services après l’école et sans rémunération. Tout travail n’est plus une prière mais mérite un salaire »[7]. C’est la fin de la gratuité du don.

À l’École normale supérieure, Péguy est l’élève de Romain Rolland et d’Henri Bergson, il subit l’influence du bibliothécaire socialiste Lucien Herr et devient fasciné par la figure de Jean Jaurès. C’est l’époque du socialisme qui n’a jamais revêtu chez lui un caractère marxiste ni procédé d’une lutte des classes[8], mais ressemble plutôt à un vaste de mouvement de fraternité universelle, donnant à chacun la possibilité de déployer toutes ses potentialités sans un quelconque égalitarisme niveleur, ce qu’on appellerait aujourd’hui l’égalité des chances.

Imprégné d’une pensée philosémite, Péguy se dit le « commensal des Juifs », c’est-à-dire celui qui mange à leur table. Entretenant une relation spirituelle avec le mystère d’Israël, c’est tout naturellement qu’il est amené à prendre, au nom de la justice, la défense du capitaine Dreyfus. Pour autant, il se détache très vite du milieu dreyfusard qu’il accuse d’être plus préoccupé de tirer les dividendes politiques de l’Affaire que de défendre l’innocence de l’infortuné condamné de l’île du Diable. La rupture est complète dans Notre jeunesse (1910) où il s’en prend de manière virulente à Daniel Halévy, son ancien compagnon de combat, puis dans L’Argent (1913) où il qualifie Jaurès de « traître » à la cause du dreyfusisme et de « misérable loque », en le présentant comme « l’homme qui représente en France la politique impériale allemande ».[9]

Car s’il est un autre trait qui caractérise Péguy, c’est son patriotisme. Loin d’être une abstraction ou une idéologie, il procède avant tout de l’étroite imbrication des intérêts spirituels et de leur enracinement dans la vie d’une nation : « Car le spirituel est lui-même charnel. Et l’arbre de la grâce est raciné profond. Et plonge dans le sol et cherche jusqu’au fond »[10]. Péguy n’est pas nationaliste car pour lui, la nation ne constitue pas l’horizon indépassable de l’homme : « La patrie n’achève pas l’homme : elle le forme et le protège des destins qui la dépassent » résume Daniel Halévy en évoquant la pensée de celui dont il fut le principal collaborateur.[11] Et Péguy lui-même de préciser le sens de son patriotisme : « Je ne veux pas que l’autre soit le même, je veux que l’autre soit autre. C’est à Babel qu’était la confusion, dit Dieu, cette fois que l’homme voulut faire le malin »[12], dénonçant ainsi la négation des identités au prétexte d’un universalisme mal compris. C’est d’ailleurs dans la figure de Jeanne d’Arc que culmine son amour de la patrie.

Amour qu’il décline depuis 1908 sous un autre mode : « J’ai retrouvé ma foi. Je suis catholique », confie-t-il à ce moment-là à son ami Joseph Lotte. Il ne s’agit pas pour lui d’une conversion mais d’un aboutissement de sa quête de vérité. Sa foi, dès lors, éclate dans une magnifique trilogie où il médite les grands mystères chrétiens et particulièrement les vertus théologales : Le mystère de la charité de Jeanne d’Arc (1910), Le Porche du Mystère de la deuxième vertu (1911), et Le mystère des Saints Innocents (1912). Foi qui le conduira devant des difficultés familiales (maladie d’un fils, tentation de l’adultère) à effectuer, à deux reprises, un pèlerinage de Paris à Chartres, où parcourant 144 km en trois jours, il prie au rythme des alexandrins qu’il compose : « Étoile de la mer voici la lourde nappe / Et la profonde houle et l’océan des blés / Et la mouvante écume et nos greniers comblés / Voici votre regard sur cette immense chape ».[13]

Au final, la pensée de Péguy, indissociable du personnage tellement il a voulu la vivre profondément, demeure une boussole pour notre temps :

– Péguy s’attache aux continuités de notre histoire : il est celui qui voit dans la méritocratie républicaine la poursuite de l’œuvre monarchique, là où beaucoup d’idéologues s’efforcent d’y dresser une antinomie,

– Péguy veut réconcilier patrons et ouvriers autour de l’amour du travail bien fait et le sens de la gratuité, qui fait si cruellement défaut aujourd’hui, où l’esprit de chicane et de revendication atteint son paroxysme,

– Péguy conçoit la patrie comme l’enracinement des valeurs spirituelles dans une terre charnelle et lui accorde un amour de préférence sans pour autant lui conférer le statut d’idole qui embrasse toutes les dimensions de la personne,

– Péguy devine le sens mystérieux et l’abîme insondable de la condition humaine, et dénonce avec virulence toute prétention de l’humanisme moderne à vouloir l’inféoder au pouvoir corrupteur de l’argent et au matérialisme destructeur, ce qui est le cas quand l’économie dicte sa loi au monde politique,

– Péguy reste enfin un modèle de ténacité, de liberté et de courage pour avoir inlassablement recherché la vérité, parfois au prix douloureux de ses amitiés, et incarné ses convictions jusqu’au sacrifice suprême.

[1] Ève, 1913.

[2] « Charles Péguy mort au champ d’honneur », L’Écho de Paris, 17 septembre 1914.

[3] L’idéologie française, 1981.

[4] Notre Jeunesse, 1910.

[5] L’Argent, 1913.

[6] L’Argent, op. cit.

[7] Présentation de L’Argent par Antoine Compagnon, édition des Equateurs, 2008.

[8] Pour Péguy, la lutte de classe ne revêt aucun sens qui soit socialiste mais procède d’une compétition, d’une rivalité et d’une concurrence, qui la rattache aux valeurs de la bourgeoisie.

[9] Jaurès prônait alors un rapprochement avec l’Allemagne en 1911-1912, pour contrer l’alliance franco-russe et prévenir un conflit dans les Balkans.

[10] Ève, 1913.

[11] Daniel Halévy, Charles Péguy et les Cahiers de la Quinzaine, Payot, 1918.

[12] Le mystère de l’enfant prodigue,  in Œuvres poétiques complètes.

[13] Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres, in La tapisserie de Notre-Dame, 1913.

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