Soyons des libérateurs enracinés ! (La Nef, 04/2015)

Charles_Forbes_René_de_Montalembert

1 avril 2015 • Actualités, Points de vue, Présentation • Vues: 1391

Article publié dans la revue mensuelle La Nef au mois d’avril 2015.

Souvent décrié en France, le libéralisme reste largement méconnu, tant ses contours sont difficiles à cerner. On peut l’envisager à trois niveaux : philosophique, politique ou économique.

Le libéralisme philosophique postule l’équivalence de tous les choix humains, sans aucune hiérarchie de valeurs. Largement en vogue aujourd’hui, à droite comme à gauche, il ravale la notion de vérité au rang d’une opinion privée et instaure une mentalité relativiste, où chaque option philosophique est dotée d’une égale dignité dès lors qu’elle est librement voulue et ne porte préjudice à personne.

Le libéralisme philosophique procède d’abord d’un échec métaphysique en ce qu’il a renoncé à la possibilité de fonder une entente entre les hommes autour d’une commune recherche de la vérité sur l’homme et la société. Constatant la difficulté de s’unir sur un même fonds commun anthropologique et considérant cette division comme irrémédiable, il institue un modèle de société où chaque option est dotée d’un poids égal de dignité et d’une faculté égale d’expression, l’unique régulateur étant le nombre. C’est ainsi qu’il substitue le consensus démocratique à la vérité philosophique et la dictature de la majorité à la force intrinsèque des idées. Interrogé dans le cadre des débats sur le mariage pour tous, le sénateur Jean-Pierre Michel avait expliqué : « Ce qui est juste, c’est ce que dit la loi. Voilà, c’est tout. Et la loi ne se réfère pas à un ordre naturel. Elle se réfère à un rapport de force à un moment donné ». C’est Créon contre Antigone. Partant du principe qu’il est impossible de cheminer ensemble vers la vérité, le libéralisme philosophique préfère se cantonner à additionner les points de vue, retenant l’option majoritaire, fruit d’âpres consensus qui, en pratique, tendent toujours vers le plus petit dénominateur commun. C’est tout le problème de la démocratie, quand elle est fondée sur cet échec métaphysique.

Ce même principe niveleur de la philosophie libérale s’étend aux particularismes nationaux. Un vrai libéral ne reconnaît en effet aucune loi au-dessus de l’addition arithmétique des suffrages, ni celle tirée de la nature, ni celle léguée par l’histoire. C’est ainsi qu’il n’accordera aucune espèce d’importance à la tradition d’un peuple et à son identité. Pire, il en ignore même la notion, puisqu’il ne conçoit plus la nation comme un héritage à transmettre mais comme la simple photographie passagère de la réalité d’un moment. La France n’aurait donc plus d’identité constitutive héritée de son histoire ; elle ne serait que l’addition des volontés de chaque individu à un moment donné. En perpétuel mouvement, la France serait réduite à n’être que ce perpétuel mouvement, cette fluctuation des volontés pouvant tout décider un jour pour voter son contraire le lendemain. Pouvoir illimité de l’homme qui refuse de se reconnaître héritier d’une histoire pour étendre à l’infini le champ des possibles, dans une hubris qui porte la marque d’une démesure prométhéenne. « Du passé, faisons table rase » chantaient déjà les partisans de l’Internationale communiste. Il faut « faire France en reconnaissant la richesse des identités multiples » clament aujourd’hui les promoteurs du multiculturalisme, dans un rapport remis au Premier ministre en décembre 2013. Ce double refus de la nature et de l’histoire porte en lui tous les germes possibles de déconstruction, de l’instauration de la GPA à la folie du transhumanisme.

Doit-on pour autant mettre le libéralisme aux oubliettes ? Oui, sur le plan philosophique, non sur le plan politique. En effet, le libéralisme est né du spectacle de la division des hommes au sujet de la vérité (religieuse, philosophique ou politique). Réagissant contre toutes les entreprises visant à enfermer les hommes dans un modèle de société, le libéralisme est arrivé à la conclusion que pour préserver la liberté de chacun, il fallait ne plus imposer aucun modèle de société, qu’il soit familial, national ou civilisationnel, toute intrusion dans ce domaine étant assimilé à un viol des consciences. Fausse réponse à une vraie question.

Car il est tout à fait possible de ne pas être libéral au niveau de la finalité recherchée – c’est-à-dire de croire en l’existence d’une vérité devant structurer les sociétés -, tout en se reconnaissant libéral quant aux moyens employés pour parvenir à faire triompher cette vérité : refus de la contrainte au service de la vérité, reconnaissance de la liberté de conscience et d’expression de tous, y compris celle de ses adversaires, et définition d’un cadre juridique stable à l’expression de l’opposition politique (liberté de la presse, multipartisme, etc…). C’est même une démarche moralement supérieure car elle croit en la force intrinsèque de la vérité, qui n’a pas besoin de leviers externes pour triompher, conformément au principe établi par la déclaration Dignitatis Humanae du concile Vatican II : « La vérité ne s’impose que par la force de la vérité ».

La grande erreur du libéralisme philosophique consiste donc à avoir fait de la liberté une fin en soi, alors qu’elle n’est qu’un moyen pour parvenir à la connaissance de la vérité, laquelle, à son tour rend libre, si l’on en croit saint Jean.[1] Confronté à une question qui relève de la praxis politique – comment gérer une société marquée par la diversité des croyances et des convictions ? -, le libéralisme a voulu lui donner une réponse philosophique : la société ne doit donner aucun cadre afin de préserver la liberté de chacun -, oubliant que par ce postulat, c’est l’idée même de vérité que l’on tuait. La liberté, pour quoi faire ? interrogeait prophétiquement Bernanos.

Ayant donc réfuté le libéralisme au plan philosophique pour le ramener au seul niveau où celui-ci est acceptable, c’est-à-dire à celui de l’art politique, reste à examiner la question du libéralisme économique. Faut-il laisser le marché librement fluctuer au gré de l’offre et de la demande, ou bien  doit-il être régulé par l’État afin d’être plus juste ? En d’autres termes, le marché est-il efficient par lui-même, grâce à une forme de « main invisible », ou nécessite-t-il l’intervention de l’État ?

Contrairement au domaine des idées (ou de l’être), régi par une hiérarchie des valeurs et guidé par une recherche de la vérité (les idées sont justes ou fausses), le monde économique concerne le domaine de l’avoir. Or, les biens et services sont neutres par nature, la seule hiérarchie qui puisse exister entre eux étant celle de la qualité et du prix. C’est donc le marché qui doit constituer la règle de base régissant les relations économiques car ce n’est que par la libre concurrence que l’on peut obtenir, grâce à une saine émulation, le meilleur rapport qualité-prix. L’histoire récente du XXème siècle a d’ailleurs montré que s’affranchir des lois du marché pouvait conduire les peuples à la famine. Il est donc fondamental que l’économie repose sur la base de l’initiative individuelle et de la responsabilité personnelle qui sont les principaux moteurs de la réussite économique et de l’épanouissement humain.

Cela ne signifie pas, pour autant, qu’il ne faille aucune régulation pour éviter les excès en tout genre : patrons voyous, délocalisations sauvages, harcèlement, exploitation, etc… Dans beaucoup de cas, l’auto-régulation suffit : une plus grande transparence financière permettrait de livrer à la vindicte médiatique les patrons s’accordant une retraite-chapeau inconsidérée, tandis qu’une diminution des charges pesant sur les entreprises, couplée à une simplification du droit du travail, limiterait tout risque de délocalisation. Dans une économie ouverte sur le monde extérieur, il faut privilégier ce mode d’action, si l’on ne veut pas s’exclure de la compétition mondiale, d’autant qu’une trop grande  protection peut se retourner contre ceux que l’on souhaite protéger (cas des CDI si protecteurs que les patrons n’embauchent plus). Toutefois, dans certains cas, une intervention étatique est nécessaire quand des intérêts fondamentaux sont en jeu : la fixation d’un salaire minimum, au nom de la dignité du travailleur ou la sanctuarisation du repos dominical puisqu’il en va de notre civilisation. Mais l’intervention de l’État doit rester subsidiaire et constituer le dernier recours.

Au final, il y a deux manières d’être libéral : celle qui, à l’instar de Jacques Attali ou Daniel Cohn-Bendit, considère le monde entier comme un vaste marché soumis au libre vouloir de chacun, ou bien celle pour qui la recherche de la vérité (au plan philosophique) doit nécessairement être menée sous un régime de liberté (au plan politique) et être accompagnée d’un marché efficacement régulé (au plan économique). Dans la continuité d’Edmund Burke, de François-René de Chateaubriand, d’Alexis de Tocqueville, de Charles de Montalembert, ou plus proches de nous, de Pierre Manent ou encore Chantal Delsol, c’est cette pensée qui guide notre action politique.

[1] La vérité vous rendra libres, Jn, VIII, 32.

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