Ecole : une réforme qui ne passe pas !

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23 mai 2015 • Actualités, Points de vue • Vues: 3965

Notre ministre de l’Éducation nationale ferait bien de méditer cette mise en garde prémonitoire de Charles Péguy : « Une société qui n’enseigne pas est une société qui ne s’aime pas, qui ne s’estime pas, et tel est précisément le cas de la société moderne ».[1] Et d’ajouter dix années plus tard : « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite ». [2]  Tout est dit dans ces propos qui résument à merveille l’état d’esprit de la réforme menée à la hussarde et sans concertation, par Najat Vallaud-Belkacem.

Rejet de l’enseignement d’abord ! La ministre assigne de nombreux objectifs à l’école mais elle oublie l’essentiel : la transmission du savoir. Que l’école puisse servir à sensibiliser les élèves au commerce équitable ou à la problématique du réchauffement climatique, pourquoi pas, mais ce n’est pas là son rôle principal !  Qu’elle puisse lutter contre les « discriminations » et favoriser le « vivre ensemble », qui s’en plaindrait, mais ce n’est pas là le cœur de sa mission ! Or, tout le sens de la réforme menée par Najat Vallaud-Belkacem consiste à réduire à l’état d’une peau de chagrin les enseignements disciplinaires au profit des EPI, sigle barbare qui désigne les enseignements pratiques interdisciplinaires. Concrètement, cela signifie qu’au lieu d’apprendre la grammaire ou l’histoire, les élèves pourront débattre, sur leur temps de travail, de la liberté d’expression et des caricatures, évoquer l’importance du développement durable ou apprendre à créer un blog, le leitmotiv de nos « pédagogistes » consistant à rendre les enseignements plus ludiques, afin d’y tuer toute forme d’ennui. Mais comment débattre quand on ne possède pas les rudiments de la langue française ?[3]

Il faut reconnaître que cette déconstruction du savoir n’a pas commencé, loin s’en faut, avec la ministre actuelle, et que la droite tient aussi sa part de responsabilité, pour avoir trop longtemps négligé une institution réputée acquise à la gauche, au sein de laquelle les pédagogistes sont prêts à fourbir leurs armes contre quiconque voudrait remettre en cause la doxa déconstructiviste (Gilles de Robien en a fait les frais en 2006, en tentant de supprimer la méthode globale). Mais en reléguant le latin et le grec au rang des EPI, et en les fondant dans des cours de « langues et cultures de l’Antiquité » proposés de la 5ème à la 3ème, Najat Vallaud-Belkacem donne le coup de grâce à ce qu’il restait de culture classique. Devant le tollé suscité par cette mesure, la ministre a affirmé, par la suite, vouloir maintenir un enseignement complémentaire du latin pour ceux qui le souhaitent. Mais cela dépendra du bon vouloir de chaque chef d’établissement. Déjà, en 1902, Charles Péguy fustigeait la réforme scolaire qui portait en elle le déclassement des humanités au profit des savoirs utilitaristes. Le décret actuel est l’aboutissement de ce processus.

L’enjeu d’une telle réforme ? Le « fanatisme égalitariste » selon la formule de Marc Fumaroli,[4] la culture classique, jugée trop élitiste, étant censé accroître les inégalités découlant du milieu social. Pour Bourdieu, elle serait même l’instrument choisi par la bourgeoise pour perpétuer sa domination culturelle. On oublie qu’elle constitue avant tout un socle commun de connaissances laborieusement construit au fil du temps, qui a permis à des générations d’enfants d’ouvriers et de paysans, d’accéder aux plus hautes sphères du savoir et aux plus intéressantes carrières administratives, politiques ou entrepreneuriales. Georges Pompidou en est d’ailleurs l’archétype le plus illustre. Car le propre de la culture est d’élever l’homme au-dessus de l’immédiateté de la vie présente pour lui permettre de communier aux plus grandes gloires littéraires ou historiques du passé, et de goûter à l’universalité du savoir. Tel est le sens de la culture générale qui unissait tous les hommes au sein d’un même creuset. Certes, on peut déplorer le caractère figé qu’a pu parfois revêtir un tel enseignement dans notre histoire, notamment lorsque l’on faisait apprendre « nos ancêtres les Gaulois » aux élèves de nos colonies. Il n’en reste pas moins qu’il constituait un rempart contre le communautarisme autrement plus important que le « vivre-ensemble » incantatoire et vide de sens, lancé par des élites acquises au multiculturalisme, lequel ne signifie pas autre chose que la fin d’une « culture générale » unissant les hommes d’un même pays. Richard Descoings ne pourrait que s’en réjouir, lui qui avait déjà supprimé l’épreuve de culture générale à l’entrée du concours de Sciences-Po en 2011. Najat Vallaud-Belkacem, ancienne élève de la rue saint-Guillaume, ne fait qu’achever l’œuvre si bien commencée de son maître…

On serait surpris de savoir que contrairement aux idées reçues, c’est en Seine Saint-Denis que l’enseignement du latin s’est le plus développé ces dernières années[5], preuve que les élèves issus des milieux défavorisés éprouvent, peut-être plus que d’autres, ce besoin d’enracinement si fondamental à l’âme humaine. C’est en cela que la réforme actuelle, comme bien d’autres, est profondément injuste : l’école a toujours permis à ceux qui ne pouvaient s’élever intellectuellement par leurs propres moyens en raison d’un milieu familial peu porteur, de compenser ce déficit par un enseignement structuré et solide. C’est d’ailleurs tout ce qui fait le succès du cours Alexandre Dumas à Montfermeil : transmission du savoir, autorité du maître, levée des couleurs, franche camaraderie et port de l’uniforme. On ne répètera jamais assez combien les couches sociales défavorisées sont les premières victimes de cette politique de nivellement par le bas. « À celui qui n’a rien, la Patrie est son seul bien » affirmait Jaurès. On pourrait en dire autant de l’école…

C’est la même aspiration à la médiocrité universelle qui a conduit Najat Vallaud-Belkacem à supprimer les classes bilangues, au risque de provoquer un incident diplomatique avec l’Allemagne, qui voit d’un très mauvais œil la réduction de la part d’élèves étudiant l’Allemand comme seconde langue vivante. Crées en 2004, les classes bilangues avaient justement permis d’enrayer la chute de l’apprentissage de l’Allemand autour de 11%. Avec leur suppression, l’enseignement de la langue de Goethe, fruit d’un choix politique initié par le général de Gaulle lors de la signature du traité de l’Élysée en 1963, risque de rester lettre morte. Comme le souligne Alain Finkielkraut, la ministre de l’Éducation, dans sa lutte obsessionnelle contre toute forme d’inégalité, confond « l’ordre de l’esprit où prévaut la hiérarchie la plus stricte, et l’ordre de la charité, où règne l’amour universel ».[6] L’école doit tirer les élèves par le haut et donner à chacun l’opportunité de s’élever intellectuellement – c’est ce qu’on appelle l’égalité des chances – et non niveler le savoir par le bas sous le fallacieux prétexte d’une égalité artificiellement décrétée.

Mais le plus grave n’est pas là. La réforme Belkacem a en effet décidé de mettre fin au « roman national », c’est-à-dire à cet enseignement de l’histoire construit au cours du XIXème siècle, qui inscrivait tous les évènements de notre passé dans une trame patriotique destinée à montrer la grandeur de la France et à susciter un sentiment d’amour filial chez les élèves. Cela ne signifiait pas renoncer à l’objectivité ou verser dans la propagande, de même que cela n’exonérait aucunement des programmes l’étude des zones d’ombre de notre histoire. Mais si l’on réduit le Moyen-Âge à l’Inquisition ou l’Ancien-Régime aux guerres de religion, on risque de passer à côté d’une certaine vérité et ne pas permettre aux élèves de s’identifier à des héros, tels que Jeanne d’Arc, Bayard ou du Guesclin, ou des poètes comme Marot, Ronsard ou du Bellay. Or, quand Michel Lussault, président du conseil supérieur des programmes, affirme qu’« il y a quelque chose de dérangeant dans l’idée, récurrente, de vouloir faire de l’histoire un roman national »[7], il omet de préciser que la République est largement tributaire de ce roman national qui a permis à des générations d’écoliers, de métropole ou de nos anciennes colonies, d’éprouver une légitime fierté à l’égard de l’œuvre civilisatrice de la France. Rompre cette chaîne intellectuelle et affective, c’est verser dans « la tyrannie de la pénitence » selon l’expression de Pascal Bruckner.[8] C’est précisément ce que fait Najat Vallaud-Belkacem, en valorisant excessivement l’enseignement de l’Islam, obligatoire en 5ème, tout comme l’étude de la traite négrière, alors que les empires byzantins et carolingiens deviendront des enseignements facultatifs, tout comme le module « une société rurale encadrée par l’Église » à l’intitulé peu flatteur, censé décrire l’action de l’Église au Moyen-Âge. Comme le souligne l’académicien Pierre Nora, ces programmes « portent à l’évidence la marque de l’époque : une forme de culpabilité nationale qui fait la part belle à l’Islam, aux traites négrières, à l’esclavage et qui tend à réinterpréter l’ensemble du développement de l’Occident et de la France à travers le prisme du colonialisme et de ses crimes. »[9]

« Dire qu’il faut transmettre les valeurs de la République, c’est trop faible : il faut transmettre l’amour de la France » expliquait Jean-Pierre Chevènement au Figaro, quelques semaines après les tueries qui ont embrasé la France au mois de janvier.[10] Puisse Najat Vallaud Belkacem entendre ce message !

[1] Pour la rentrée, 1904.

[2] Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne, 1914.

[3] D’après le dernier classement PISA, 19% des collégiens ne maîtrisent pas les connaissances de base en lecture.

[4] Entretien au Figaro, 31 mars 2015.

[5] François-Xavier Bellamy, entretien au magazine La Vie, 14 mai 2015.

[6] Alain Finkielkraut, entretien au Figaro, 12 mai 2015.

[7] Cité par Maxime Tandonnet dans sa tribune de défense de l’histoire comme roman national, FigaroVox, 14 mai 2015.

[8] Pascal Bruckner, La tyrannie de la pénitence, essai sur le masochisme occidental, Grasset, 2006.

[9] Entretien au JDD, 10 mai 2015.

[10] Entretien au Figaro, 31 janvier 2015.

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