Marignan ou la construction du roman national !

marignan

14 septembre 2015 • Actualités • Vues: 2286

De la bataille de Marignan, dont on fête aujourd’hui le 500ème anniversaire, on ne sait pas grand-chose. Ou plutôt, ce que l’on sait relève plus de la légende que de l’histoire.

En effet, la bataille en elle-même ne peut être considérée au rang des grandes victoires militaires telles que Bouvines, Rocroi ou Austerlitz. S’inscrivant dans le contexte des guerres d’Italie qui voient la France revendiquer l’héritage du duché de Milan, elle est d’abord une défaite de la diplomatie, la France ne parvenant pas à renouveler en 1509 l’alliance qu’elle avait tissée dix années plus tôt avec les Suisses. Ensuite, c’est une bataille longue (deux jours) et sanglante (17 000 morts) qui oppose les Suisses aux Français, alliés pour l’occasion aux Vénitiens. L’issue des combats fut longtemps incertaine, avant de pencher définitivement du côté français, grâce à l’apport décisif de l’infanterie vénitienne qui donna à la France une écrasante supériorité numérique. Enfin, c’est une victoire sans lendemain puisqu’elle sera suivie, dix ans plus tard, d’une cuisante défaite à Pavie, qui sonnera le glas des prétentions françaises sur la péninsule italienne jusqu’à la Révolution française.

En revanche, c’est une très belle opération de propagande qu’a orchestrée François Ier. Notamment, en minimisant le rôle des Vénitiens, sans qui toute victoire eût été impossible, au profit d’une geste royale, qui lui donne, en sa première année de règne, l’image d’un roi guerrier et chevaleresque. La légende veut d’ailleurs que le roi se soit fait adouber chevalier par Bayard au soir de la bataille mais ce n’est qu’un mythe destiné à faire oublier son réel adoubement par le connétable de Bourbon, qui trahit ensuite le roi de France au profit de Charles-Quint. La légende pour glorifier l’histoire et oublier ses infortunes, une constante de toute opération de propagande ! Comme l’affirmait Alexandre Dumas, « il est permis de violer l’histoire, à condition de lui faire un enfant » !

L’enfant, en l’occurrence, ce sera la gloire acquise au profit de la couronne de France qui permettra à François Ier de renégocier ses relations avec la papauté, d’abord en acceptant de participer à la croisade que le Souverain Pontife entend mener contre l’empire ottoman, ensuite en se faisant reconnaître le titre éphémère de duc de Milan, enfin, en signant l’année suivante le concordat de Bologne qui régira les relations entre l’Eglise et l’Etat jusqu’à la Révolution française. Côté suisse, le roi achètera, contre dédommagements et privilèges, la neutralité des cantons par la paix perpétuelle de Fribourg, en vigueur jusqu’en 1792. Une intense activité diplomatique qui remplace une gloire militaire plutôt romancée.

C’est là, l’importance capitale de Marignan, inscrite à partir du XIXème siècle, dans la construction du roman national français à l’école et dans l’opinion publique, à une époque où il fallait exhiber des gloires militaires à partir desquelles puisse renaître la fierté française mise à mal par les déchirures de la Révolution française. « On est toujours dans une France guerrière, une France qui a des aspirations colonialistes, donc toute guerre ou bataille illustrant cette puissance française à l’étranger est glorieuse. Cette idée est entretenue dans les livres pour adultes, mais aussi dans les livres pour enfants, et notamment dans les livres scolaires » explique Didier Le Fur, spécialiste de la bataille de Marignan. Car « organiser le passé en fonction du présent : c’est ce qu’on pourrait nommer la fonction sociale de l’histoire », résume le grand historien Lucien Febvre.

Reste que Marignan appartenait à ces dates que les élèves connaissaient par cœur et qui faisaient jaillir en leur esprit un imaginaire fait de bravoure et de chevalerie. Une vertu qui, à elle seule, justifiait peut-être de falsifier l’histoire au profit de la légende, … mais à condition de le savoir !

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