Libéralisme ou protectionnisme ? Réponse au Salon Beige

salonbeige678

29 octobre 2015 • Actualités, Points de vue • Vues: 1068

Le Salon Beige, que je consulte régulièrement et dont j’apprécie la ligne éditoriale, a relayé vendredi 16 octobre une tribune que j’ai publiée dans le Figaro sur le libéralisme. Je m’y définissais comme un “libérateur enraciné”, c’est-à-dire une personne qui « puise, au plan philosophique, sa vision de l’homme dans une anthropologie judéo-chrétienne et sa vision de la France dans la fidélité à son identité nationale, tout en souhaitant au plan politique le respect des libertés fondamentales sans lesquelles aucun État de droit n’est viable, et au plan économique la promotion de la liberté d’entreprendre sans laquelle aucune économie n’est prospère ».

La publication de cette tribune a suscité de la part du Salon Beige quelques interrogations formulées par Louise Tudy : « Comment Charles Beigbeder articule-t-il patriotisme et libéralisation du marché mondial ? Est-ce une “saine émulation” que de laisser les entreprises françaises concurrencées par l’importation de produits fabriqués dans des pays moins disant en termes de salaires, de normes environnementales et sanitaires, etc ? Que pense Charles Beigbeder du Traité transatlantique ? »

Je désire y répondre afin de clarifier ma position.

Tout d’abord, avant d’être une idéologie, la mondialisation des échanges est une réalité du monde économique contemporain qui a toujours existé mais s’est considérablement accrue ces cinquante dernières années, en raison du développement exponentiel des moyens de communication entre les États et les continents.

Cette mondialisation économique s’est accompagnée d’une stratégie d’influence culturelle par laquelle les nations les plus puissantes, exportent, au-delà de leur commerce, un mode de vie, une idéologie ainsi que des habitudes de consommation. Le cinéma américain, par exemple, véhicule tout un ensemble de valeurs qui ont eu un impact extrêmement fort sur les mentalités européennes d’après-guerre, pour le meilleur comme pour le pire. Plus récemment, le Qatar a aussi bâti sa stratégie d’influence par des investissements massifs en Europe. Ne pas le voir serait ramener la mondialisation à sa seule dimension économique et nier la prééminence du facteur culturel dans la vie des sociétés.

En tant que vecteur d’une influence extérieure, la mondialisation culturelle peut appauvrir l’identité d’un pays voire contribuer au déracinement de ses nationaux : standardisation des modes de vie et des paysages, alignement de la culture sur le plus petit dénominateur commun, dissolution de l’identité nationale dans un ensemble de principes abstraits ou encore disparition des traditions locales ramenées au simple rang d’un folklore digne des fêtes foraines annuelles. C’est ce que le politologue Laurent Bouvet appelle l’insécurité culturelle.

C’est un risque mais ce n’est pas, non plus, une conséquence mécanique de la mondialisation. Un peuple fier de son histoire et enraciné dans son identité pourrait tout à fait résister au laminoir destructeur du mondialisme et ne retenir que les aspects positifs d’une ouverture à d’autres civilisations. Mais encore faudrait-il pour cela avoir conscience de l’impérieuse nécessité de défendre la culture de son pays, ce qui fait malheureusement  défaut à l’Europe : « Veillez, par tous les moyens à votre disposition, sur cette souveraineté fondamentale que possède chaque Nation en vertu de sa propre culture. Protégez-la comme la prunelle de vos yeux pour l’avenir de la grande famille humaine » exhortait de manière prémonitoire le grand pape saint Jean-Paul II, à la tribune de l’UNESCO en 1980.

Sur le plan économique, il en va de même. La mondialisation est un fait inéluctable dont les conséquences peuvent être bénéfiques pour tous, lorsque certaines règles posées à l’échelle internationale permettent une saine émulation, sans dumping social ni distorsion de concurrence. Il va de soi qu’à l’heure actuelle, nous sommes loin de cette « mondialisation heureuse » ; il est donc parfaitement légitime que les nations se prémunissent contre la concurrence déloyale de pays qui exploitent leurs salariés comme des esclaves ou pillent les ressources de la planète de manière sauvage. Ce « protectionnisme éthique » revêt en général la forme de chartes internationales des droits de l’homme ou de conventions de fixation de normes environnementales par lesquelles les États ou les entreprises peuvent soumettre toute importation de biens et services au respect de certains critères. Plus subtil que les traditionnels droits de douane, il sert souvent, en pratique, de prétexte moral au protectionnisme économique dont le seul but est d’avantager la production nationale par rapport à celle des concurrents étrangers.

Là encore, dans ce domaine, il est légitime de vouloir donner la priorité aux produits nationaux par rapport aux importations, ne serait-ce que pour tenter de défendre notre appareil productif. Les États-Unis savent se protéger, tout comme la Chine. Ce protectionnisme doit cependant être raisonné et modéré pour plusieurs raisons :

– Nos économies sont aujourd’hui totalement interdépendantes, de sorte qu’en bien des domaines, nous ne sommes plus autosuffisants.

– Nos concitoyens sont bien contents de pouvoir bénéficier de la baisse des prix de production liée à la division mondiale du travail et à la spécialisation des tâches, qu’un protectionnisme radical remettrait en cause.

– Le protectionnisme comporte enfin un autre risque : celui de conduire l’État à défendre des entreprises non rentables économiquement, dépassées technologiquement, ou proche du pouvoir politique (collusion malsaine voire conflit d’intérêts).

Reste à connaître le cadre dans lequel pourrait intervenir ce protectionnisme raisonné. Si l’on veut pouvoir rivaliser avec de grands ensembles comme la Chine ou les États-Unis, l’Europe me semble plus approprié que la France, mais à trois conditions seulement :

– D’abord en restreignant notre zone de libre-échange aux pays d’Europe occidentale ainsi qu’à la Scandinavie qui partagent le même niveau de vie et les mêmes exigences sociales. Ce sera l’occasion, au passage, d’aligner le taux de prélèvements obligatoires français (aujourd’hui à 46% du PIB) sur celui de la moyenne des pays d’Europe du Nord et de l’Ouest (35 à 40%), ce qui permettra une concurrence saine au sein de cet ensemble. Dès lors, plus de problème soulevé par les directives “Bolkestein” ou “travailleurs détachés” : le plombier polonais ou le maçon roumain n’appartiendra plus à cette zone de libre-échange.

– Ensuite, en donnant la priorité à la croissance par l’innovation, qui constitue la véritable réponse structurelle à tous les dumpings, comme l’a montré Philippe Aghion, professeur à Harvard et au collège de France, car elle donne un temps d’avance à la nation qui innove et favorise une « destruction créatrice » d’emplois en rendant obsolètes les innovations précédentes et en promouvant une forte mobilité sociale.

– Enfin, en renforçant la protection économique extérieure des marchés européens : s’il est préférable d’instaurer une zone de libre-échange entre pays de l’Union européenne présentant une économie similaire (Europe occidentale et Scandinavie), il est, en revanche, urgent de défendre les intérêts européens par rapport à l’économie chinoise ou aux marchés américains. Aujourd’hui, l’Union européenne a ouvert la quasi-totalité de ses marchés (90%) contre seulement 40% côté américain. De ce point de vue, le TAFTA (rebaptisé TTIP pour Transatlantic Trade and Investment Partnership) semble mal engagé car il vise à aligner les normes européennes sur les standards américains. Négocié dans la plus grande opacité entre la Commission de Bruxelles et le gouvernement américain, ce traité instituerait, en outre, un système dangereux pour la souveraineté des États qui pourraient désormais être traduits par des entreprises privées devant une justice arbitrale supranationale. Le silence qui entoure ces négociations est tel que la France, par la voix de son secrétaire d’État au commerce extérieur, Matthias Fekl, n’exclut pas un arrêt pur et simple des négociations.

Pour conclure, je considère la mondialisation comme un défi qu’il faut savoir affronter en étant particulièrement prudent sur le plan culturel et particulièrement audacieux et innovant sur le plan économique, sans faire preuve d’une quelconque naïveté à l’égard de nos concurrents ni d’un repli frileux sur soi qui pourrait être une forme de renoncement. « L’avenir est quelque chose qui se surmonte écrit Bernanos. On ne subit pas l’avenir, on le fait ! »

 

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