Entretien à FigaroVox au sujet de Charnellement de France

Beig

21 mai 2016 • Actualités, Points de vue • Vues: 819

Interview donnée à FigaroVox par Charles Beigbeder le 20 mai 2016 au sujet de Charnellement de France.

Les premières lignes de votre livre rappellent qu’au lendemain du 13 novembre 2015, l’Etat islamique publiait un communiqué par lequel il revendiquait les attaques à l’encontre du peuple qui « porte la bannière de la Croix en Europe » et se félicitait d’avoir pu tuer plus de cent « croisés ». Pourtant, de Pierre Moscovici jusqu’au pape lui-même, une partie des élites politiques et intellectuelles refusent d’affirmer, si non de reconnaître, les racines chrétiennes de l’Europe. Que cela-vous inspire-t-il ?  

Non, le pape n’a jamais nié les racines chrétiennes de l’Europe, il a simplement insisté sur leur signification profonde, à savoir le sens du service, à mille lieues de tout triomphalisme caricatural qu’il pourfend à juste titre dans son interview accordée mardi dernier à La Croix : « Quand j’entends parler des racines chrétiennes de l’Europe, j’en redoute parfois la tonalité qui peut être triomphaliste ou vengeresse. Cela devient alors du colonialisme. Jean-Paul II en parlait avec une tonalité tranquille. L’Europe, oui, a des racines chrétiennes. Le christianisme a pour devoir de les arroser, mais dans un esprit de service, comme pour le lavement des pieds. Le devoir du christianisme pour l’Europe, c’est le service ». Je ne peux que souscrire à de tels propos, même si je trouve le terme colonialisme inadéquat pour qualifier le rayonnement de l’identité européenne sur son propre continent.

Quant à Pierre Moscovici que vous évoquiez, il a récemment affirmé « ne pas croire aux racines chrétiennes de l’Europe », confondant ainsi allègrement foi et histoire. Les racines chrétiennes ne relèvent pas, en effet, d’une croyance fondée sur un acte de foi mais découlent de l’histoire qui s’attache à l’étude des faits. On ne croit pas en la bataille de Marignan ou au baptême de Clovis parce qu’à travers les différentes sources que l’on possède, on a la certitude que l’évènement s’est bien déroulé. Du coup, on s’incline devant les faits. Les racines chrétiennes sont du même ordre : elles relèvent de l’histoire et s’imposent à la conscience humaine, quelles que soient les convictions que l’on peut adopter par ailleurs. Les propos de Pierre Moscovici traduisent une forme extrême de négationnisme historique dont le ridicule est si confondant qu’il n’est pas besoin d’épiloguer plus.

Que le christianisme ait fortement imprégné l’Europe au point qu’il puisse constituer des racines expliquant les traits caractéristiques de notre culture, nul homme honnête ne le conteste. Notre calendrier lui-même en porte la marque puisqu’il se réfère à l’incarnation du Christ comme point de départ de la computation. Je montre aussi dans Charnellement de France que le christianisme a fécondé des pans extrêmement profonds de notre culture : notre conception de la personne, de la famille, de la femme, de l’art, du travail ou encore du temps, découlent en droite ligne du christianisme. Que l’on songe à la pauvreté du Louvre si l’on y retranchait toutes les œuvres chrétiennes ! Même dans son entreprise de sécularisation, l’Europe reste arrimée au christianisme, la laïcité contemporaine n’étant qu’un travestissement de la distinction du spirituel et temporel qui n’existe comme telle que dans la civilisation chrétienne. C’est une vertu chrétienne devenue folle, pour reprendre l’expression de Chesterton.

Pour autant, je reconnais volontiers que les racines chrétiennes ne sont pas exclusives d’autres apports, ultérieurs ou antérieurs, notamment gréco-romains. D’abord parce que le christianisme n’est pas un donné identitaire mais un message universel ayant vocation à féconder toutes les cultures où il se trouve. Ensuite parce que dans l’exemple européen, on voit bien la multiplicité des influences à l’œuvre, avec toutes les subtilités et nuances qui peuvent distinguer un méridional d’un scandinave, un latin d’un germain, un occidental d’un slave. Que le christianisme ait donné une unité à l’ensemble, façonnant un type d’être spécifique à l’Europe, ne doit pas faire oublier cette infinie diversité qui fait de notre continent un tableau impressionniste aux multiples facettes qui s’équilibrent en un tout harmonieux.

Comme en témoigne encore récemment la polémique autour de l’invitation des BlackM à Verdun, une partie de nos élites semblent tout simplement avoir oublié notre histoire et notre culture. Comment en est-on arrivé là ?

Nos élites sont prises d’une forme d’amnésie collective et adhèrent à une idéologie, qui dans le prolongement de Bourdieu, prône le refus de toute transmission culturelle considérée comme reproduisant les inégalités de naissance et d’éducation. Le philosophe François-Xavier Bellamy, l’a très bien montré dans son essai Les déshérités (2014). Pour beaucoup, être héritier aliènerait la liberté humaine qui serait ainsi conditionnée par des stéréotypes culturels. Bellamy montre que le problème est très profond et s’enracine dans la pensée de Descartes et de Rousseau. Pour ma part, je mets en cause l’idéologie de la « table rase » par laquelle on estime la tradition moins recevable que le produit de ses propres désirs, précisément parce qu’ils découlent d’un legs, d’une transmission et ne sont pas le fruit d’une création spontanée. La Révolution française représente le paroxysme de cet état d’esprit qui veut inventer un homme nouveau et n’hésite pas à promulguer un calendrier prétendant balayer quinze siècles d’histoire.

Et puis, s’agissant plus précisément de la polémique autour du concert de BlackM, je pense que nos élites ont perdu le sens du tragique. Comme le pourfendait si bien Philippe Murray, tout doit être divertissement, même la bataille de Verdun qui est pourtant l’apothéose de la tragédie européenne. C’est pourquoi, BlackM a manifesté son enthousiasme en déclarant dans une interview : « on va s’amuser ! » C’est vraiment un problème de profondeur humaine : les hommes politiques n’ont plus le sens de la gravité ainsi que son corollaire, le sens du sacré. Le monde est devenu pour eux une vaste fête.

Votre livre sonne un peu comme une charge contre la laïcité et l’universalisme des Lumières, pourtant en partie héritier de l’universalisme chrétien. N’est-ce pas combattre une troisième République qui n’existe plus et qui du reste avait été un modèle de patriotisme et de cohésion nationale ?

Vous oubliez que c’est la Troisième République elle-même qui a instauré un enseignement coupé de toute forme de transcendance, le fameux enseignement gratuit, laïc et obligatoire de Jules Ferry, auquel François Hollande se référait en début de quinquennat. C’est elle qui a voulu éradiquer la dimension sociale du christianisme. Au lendemain du vote de la loi de séparation des Églises et de l’État, où la modération de Jaurès et de Briand l’a emporté sur le sectarisme du petit père Combes et de ses émules, René Viviani n’hésite pas à s’écrier dans une emphase grossière : « Tous ensemble, nous nous sommes attachés à une œuvre d’anticléricalisme, à une œuvre d’irréligion…Nous avons éteint dans le ciel des étoiles qu’on ne rallumera plus ». Et contrairement à ce que vous affirmez, je ne suis pas sûr que la virulence de cet anticléricalisme soit réellement éteinte. C’est plutôt le faible poids social du catholicisme qui la rend désuète. Pour autant, elle ne manque pas une occasion pour sévir : demande d’interdiction des crèches dans les lieux publics, suppression de la mention religieuse des fêtes chrétiennes, lettre de Jean-Luc Mélenchon à « monsieur le pape » en lui déniant toute légitimité de s’adresser au Parlement européen (2015), pétition du corps professoral contre la venue d’une religieuse dans les locaux d’une école publique pour corriger les copies du baccalauréat, etc… La vie locale est émaillée de ces incidents émanant des chiens de garde du laïcisme.

En même temps, vous avez raison, la Troisième République fut un bel exemple de patriotisme, qui confinait parfois dangereusement au nationalisme mais encore une fois, le contexte explique largement cette montée aux extrêmes entre la France et l’Allemagne. Et puisqu’on parlait de Verdun, on ne peut expliquer cette boucherie européenne sans y voir des soldats mus avant tout par le souci de défendre la patrie. Ce qui est impressionnant dans la Première guerre mondiale, c’est à quel point les hommes étaient prêts à se sacrifier pour une cause qui les dépasse. Il y avait, à peu près, 1 000 morts par jour côté français, en moyenne. Aujourd’hui, dans la société de consommation tournée vers la satisfaction des désirs individuels, on a peine à imaginer cela.

À l’image de Péguy, je ne peux que vénérer la Troisième République quand elle transmettait l’histoire de France et forgeait le sentiment national. Mais le vers était déjà dans le fruit et le déracinement religieux prôné par Jules Ferry n’allait pas tarder à se traduire des décennies plus tard par un appauvrissement de notre identité.

Vous comparez la laïcité à « une idole tyrannique chassant toute dimension religieuse de l’espace public, pour la cantonner au strict domaine de la vie privée. ». N’exagérez-vous pas un peu ? Mis à part l’épisode des crèches, qui ne concernait d’ailleurs que les maries, la laïcité n’empêche pas le fait religieux de se déployer dans la rue, y compris d’ailleurs le fondamentalisme musulman le plus agressif…    

J’ai déjà cité plusieurs faits divers qui traduisent la persistance d’une mentalité encore très présente dans certains cénacles et qui ne se limite pas à la question des crèches. Il y a aussi les discriminations légales, par exemple celle qui découle de la loi Falloux (1850) et limite l’octroi de subventions locales aux établissements privées. Sur quel fondement le caractère confessionnel d’un collège serait-il un obstacle à ce qu’il puisse bénéficier de subventions, dès lors qu’il accueille tous les élèves sans distinction de religion et exerce une mission de service public ? Aux États-Unis ou en Allemagne, les Églises catholiques ou protestantes gèrent une grande partie de l’aide sociale pour le compte de la puissance publique. En France, une laïcité « exagérée », pour reprendre l’expression bien ciblée du pape François, empêche le développement de ce secteur.

Plus que des faits, c’est un état d’esprit de fermeture à toute forme de transcendance qu’elle soit religieuse ou pas, que le pape dénonce et qui conduit à reléguer la religion dans la sphère privée comme si elle ne concernait que le rapport individuel entre l’homme et Dieu. Or, le terme religion vient du latin religare qui signifie relier. Une religion est productrice de lien social, elle relie les hommes entre eux et génère une culture. Elle ne peut être réduite à une vague croyance sans institutions.

En fait, l’acharnement des laïcistes présente une similitude avec celui des néo-féministes. Celles-ci, au lieu de s’attaquer aux vrais problèmes qui concernent les femmes, préfèrent traquer l’utilisation du nom “mademoiselle” dans les formulaires administratifs, comme l’a brillamment montré Eugénie Bastié dans son essai Adieu mademoiselle. Chez les laïcistes, on préfère demander le retrait d’un crucifix (qui est pourtant une œuvre d’art datant du XIXè siècle) ornant la salle d’audience du TGI de Metz (pourtant sous régime concordataire) plutôt que de s’interroger sur le caractère prosélyte de certaines prières de rue. On aime bien les combats qui n’ont plus de sens, comme demander l’abrogation du Concordat en Alsace-Moselle et dans les départements d’Outre-mer ; on est à cours d’idées alors on multiplie les tracasseries absurdes, jusqu’à suspendre arbitrairement le traitement de l’évêque de Cayenne (2015).

Mais ce qu’on oublie de dire, c’est que les multiples faits divers – qui présentent parfois un caractère burlesque digne de Dom Camillo et Peppone, comme à Ploërmel où il est difficile de suivre tous les épisodes du roman-feuilleton autour de l’érection de la statue de Jean-Paul II -, ne font que traduire un état d’esprit général de sectarisme qui sévit encore dans certains milieux, notamment à l’Éducation nationale, contribuant à la déculturation des esprits par rapport à la culture qui les a façonnés et dont ils restent, même sans le savoir, en grande partie redevables.

Vous défendez le concept de « République de France ». De quoi s’agit-il ? Ceux qui en appellent sans cesse aux valeurs de la République ont-ils perdu l’amour charnel de la patrie ? L’ère du relativisme culturel, celui de Nabila et de BlackM, me paraît être davantage le fruit  de l’émergence de la société de marché que des valeurs abstraites de la République. De même l’ouverture des frontières et la grande distribution ont fait beaucoup de mal à notre identité…

Je me suis inspiré de la formule de Péguy qu’Alain Finkielkraut a fait graver sur son épée d’académicien : « la République une et indivisible, notre royaume de France ! ». Manuel Valls n’arrête pas de brandir les fameuses valeurs républicaines dont personne ne sait au juste ce qu’elles recouvrent. On devine aisément la supercherie. Pierre Manent l’a bien montré, dans son ouvrage Situation de la France (2015) : les valeurs républicaines ne veulent rien dire, ou plutôt elles signifient l’aspiration à vivre ensemble quand on ne partage plus rien de commun. En clair, c’est le règne du vide qui débouche facilement sur le vide du règne !

Pour ma part, je n’accepte pas que l’on définisse la France uniquement par des valeurs abstraites, telles que la tolérance, les droits de l’homme ou la démocratie. Sont-elles vraiment l’apanage des régimes républicains ? Qui aurait la grossièreté de croire que la monarchie britannique ne les respecte pas non plus ? Elles sont donc universelles et non républicaines, et comme telles, doivent pouvoir être partagées par tous. De ce fait, elles ne définissent pas qui l’on est. Du coup, on n’aide pas les Français nouvellement arrivés à s’intégrer. Je demande donc que l’on définisse avant tout la France par rapport à sa culture, son histoire et ses traditions, ce qui n’empêche aucunement de prôner des valeurs universelles. La République de France reconnaîtra donc les racines chrétiennes dans la Constitution afin de pouvoir s’enraciner dans nos traditions et les faire respecter par tous. Je détaille cette réforme institutionnelle et ses corollaires dans mon livre.

Vous définissez-vous toujours comme libéral et européen ?

Je me définis avant tout comme un patriote enraciné, soucieux de défendre les libertés. Je suis bien sûr européen au sens où je me reconnais dans cette civilisation qui a façonné un destin commun et donné une cohérence culturelle propre aux différents peuples de ce continent. Mais je suis très sceptique sur la manière dont se déroule actuellement la construction européenne. Je voudrais, pour ma part, que l’État puisse retrouver des pans entiers de souveraineté afin de pouvoir gouverner au plus proche des citoyens. Quant au terme libéral, je ne l’emploie plus car c’est un mot-balai qui ne résume pas ma vision : je récuse en effet tout libéralisme philosophique, prône un État fort recentré sur le domaine régalien au plan politique et m’oppose fermement à l’étatisme économique qui tue l’initiative privée.

Selon vous le clivage droite/gauche a laissé place à un nouveau clivage fondamental celui qui oppose les patriotes enracinés  aux déconstructeurs progressistes. Qu’entendez-vous par là ? Cela ressemble au clivage définit par Marine Le Pen au soir du second tour des régionales. N’avez-vous pas finalement plus de points d’accord idéologiques avec elle qu’avec les Républicains ?

Je considère obsolète le clivage droite / gauche : c’est un héritage dépassé de la guerre froide. Aujourd’hui, le défi principal de notre continent, c’est la question culturelle : la survie de notre mode de civilisation mis en cause à la fois par les déconstructeurs héritiers de mai 68 (et plus profondément de la Révolution française) et en même temps par les islamistes radicaux. Il faudra donc qu’un jour se réunissent tous ceux qui veulent que la France continue à vivre et porter des fruits en tant que civilisation. C’est ce que j’essaie de faire, à mon humble niveau, avec l’Avant-Garde (lavant-garde.fr). Mais la préservation de notre culture devrait faire émerger en France un courant conservateur (au sens propre du terme) c’est-à-dire une fédération de personnes qui chérissent notre culture et s’unissent pour la transmettre par la famille, l’école et la nation qui restent les trois réalités qui forment l’armature d’une société. Là sont les véritables enjeux.

Il y a, bien sûr, d’autres clivages tout aussi pertinents, même s’ils me paraissent secondaires par rapport à la question culturelle : celui qui oppose les mondialistes aux souverainistes au plan politique, ou encore les étatistes aux libéraux sur le plan économique. Le clivage droite / gauche est donc bel et bien dépassé et je ne suis pas du tout sûr que mon analyse corresponde à la grille de lecture de Marine Le Pen puisqu’elle prend de plus en plus ses distances avec la défense de la famille, qu’elle est étatiste en économie là où je prône la liberté d’entreprendre, et qu’elle soutient une laïcité sectaire là où je souhaite que le sentiment religieux puisse s’exprimer librement dans l’espace public, dans le respect du bien commun.

Vous vous revendiquez de la pensée d’Edmund Burke, père du conservatisme moderne. Pouvez-vous nous résumer sa pensée en quelques mots ?

Edmund Burke symbolise tout ce que j’aime : le patriotisme allié à la défense des libertés, la tradition alliée à la modernité, en bref, des racines et des ailes. Plus que tout autre, Burke a prédit, dès 1789, le caractère totalitaire de la Révolution. Son génie pragmatique, à mille lieues de l’abstraction révolutionnaire, lui a permis de publier, dès l’année suivante, l’analyse la plus perspicace du phénomène révolutionnaire : Réflexions sur la Révolution de France. Ce livre reste toujours d’actualité.

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One Response to Entretien à FigaroVox au sujet de Charnellement de France

  1. Francis dit :

    Présentez vous aux élections présidentielles.

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