Retrouver le sens du Bien commun : entretien pour Monde & Vie

monde et vie

25 avril 2016 • Actualités, Points de vue • Vues: 655

Entretien accordé par Charles Beigbeder à Monde & Vie, avril 2016.

Vous êtes un entrepreneur, habitué à faire aboutir l’affaire que vous lancez. Qu’est-ce qui manque en France pour qu’une réforme de l’entreprise puisse vraiment aboutir ? Un esprit commun ? Une autorité ? Ou simplement un projet d’ensemble ?

La France souffre avant tout d’un manque de volonté politique qui permette de faire aboutir des réformes dont chacun sait qu’elles sont nécessaires au bien commun. Les idées ne manquent pas ; regardez la surenchère de déclarations émanant des candidats à la Primaire, dans le domaine économique. Je ne peux que m’en réjouir mais espère que ceux qui les portent ne reculeront pas, une fois au pouvoir, devant les blocages corporatistes, toujours à l’œuvre dans notre pays. Nous sommes aujourd’hui face à un défi majeur : Qu’il s’agisse de l’allongement de l’âge de départ en retraite, de la refonte de la fiscalité, de la réforme du droit du travail ou de la baisse des dépenses publiques, nous n’avons plus le droit de reculer ou de remettre à demain des réformes qui sont plus que jamais indispensables au redressement de notre pays.

Plus profondément, ce qu’il manque à l’esprit français, c’est le sens du bien commun. Nous restons contaminés par une forme d’esprit marxiste et une rhétorique surannée de lutte des classes qui présentent les intérêts des patrons et ceux des salariés comme antagonistes alors que les uns et les autres participent à la réussite de l’entreprise, et donc de l’économie.

Vous vous êtes lancé en politique au Parti radical valoisien, avec Jean-Louis Borloo, puis dans l’UMP (où vous étiez en charge de la pédagogie de la réforme). Enfin vous avez créé le mouvement Paris libéré, en présentant vingt candidats à la Mairie de Paris lors des dernières élections municipales. Comment voyez-vous les Partis politiques en France ? Est-ce que ce ne serait pas en leur sein qu’il faut chercher le blocage dont nous souffrons ?

Se positionner sur l’échiquier politique comporte toujours quelque chose d’artificiel, qui répugne à l’esprit humain pragmatique et non sectaire. En effet, le système partisan est artificiel en ce qu’il contribue à stéréotyper les opinions, cristalliser les passions et enrégimenter les esprits, plaçant les personnes dans des étiquettes abstraites, faisant fi de la complexité de leur pensée – qui ne peut se réduire à de vulgaires slogans électoraux -, et dialectisant à l’extrême les oppositions de points de vue. Telle personne, qui, dans la vie courante, développe une pensée subtile et nuancée, simplifie à l’excès son propos dans la vie politique, pour qu’il acquière un degré d’immédiateté conforme aux standards médiatiques, lui donnant ainsi une force de frappe adaptée aux exigences de la campagne électorale qu’il engage ou du parti dans lequel il s’implique et dont il n’a pas lui-même défini la ligne politique. Simone Weil a très bien analysé cet écueil dans sa Note sur la suppression générale des partis politiques (1940).

De plus, le parti se réduit à n’être, en pratique, qu’une vaste machine électorale au service de la conquête du pouvoir. Les différences idéologiques entre partis tiennent souvent plus d’un jeu de rôle, du poids des habitudes ou d’un clientélisme électoral, que de réelles divergences doctrinales, même s’il y a, au sein des partis, des hommes animés de profondes convictions. Les partis tendent, en somme, à n’être que des associations concurrentes, et le choix de l’un d’entre eux obéit à des motivations confuses où la chance de réussite électorale peut être déterminante. Je pense ainsi le clivage droite / gauche dépassé dans sa forme actuelle depuis la chute du rideau de fer et le règne sans partage de la démocratie libérale. Face aux défis culturels et identitaires qui traversent nos sociétés, je trouve l’opposition entre patriotes enracinés et déconstructeurs progressistes bien plus pertinente pour décrire les lignes de fracture réelles.

Pour ma part, je n’appartiens pour l’instant à aucune formation politique mais n’exclus pas d’en rejoindre une un jour, car pour limitée que soit l’action que l’on puisse développer en leur sein, ce sont elles qui structurent encore aujourd’hui la vie politique en France et dans tous les pays occidentaux.

Tout indique que la série noire des attentats de 2015 n’est pas terminée. Pensez-vous que ces drames, en particulier les massacres du 13 novembre dernier, portent à une prise de conscience nationale ? Peut-on parler d’un retour du patriotisme ?

Oui, le 13 novembre a été très différent des attentats du 7 janvier 2015. D’abord, les terroristes n’ont pas visé une communauté ou une profession en particulier mais ont voulu s’attaquer aux Français en raison de leur mode de vie, qu’ils dénoncent. Ainsi, chaque Français a pu se sentir concerné à travers les victimes du Bataclan ou des terrasses de cafés alentours.

Ensuite, le 13 novembre n’a pas donné lieu à une récupération politique comme celle qui a suivi les attentats du mois de janvier 2015. Le gouvernement et le parti socialiste avaient alors orchestré de main de maître la manifestation du 11 janvier qui, derrière le slogan Je suis Charlie, voulait faire d’un journal à l’humour plus que douteux le symbole de la liberté d’expression voire de l’unité nationale. En novembre, le hashtag Pray for Paris a remplacé Je suis Charlie sur les réseaux sociaux et le drapeau français a pris le pas sur les caricatures.

Preuve qu’au milieu des périls qui nous guettent, c’est toujours au creuset de notre identité qu’il faut puiser pour reformer une unité nationale mise à mal par plusieurs siècles de haine de soi. En ce sens, on peut réellement parler d’un retour du patriotisme sous l’effet tragique des attentats de novembre même s’il peine encore à trouver sa pleine expression. Il faudra sans doute du temps pour que la fierté nationale apparaisse naturelle aux yeux d’une opinion publique traumatisée par des médias inquisitoriaux, toujours enclins à traquer les démons fantasmagoriques du nationalisme derrière l’affirmation ferme et sereine de notre identité. « De remède, il n’y en a qu’un, disait Simone Weil dans L’Enracinement : donner aux Français quelque chose à aimer. Et leur donner d’abord à aimer la France. Concevoir la réalité correspondant au nom de France de telle manière que, telle qu’elle est, dans sa vérité, elle puisse être aimée de toute son âme ».

Vous avez aussi été candidat au syndicat patronal, le Medef. Vous voyez la situation avant tout dans ses données économiques. En même temps le malaise français est plus profond. Comment le caractérisez-vous ?

Je suis venu à la politique par l’engagement patronal mais, au fil du temps, je me suis rendu compte que le mal français était bien plus profond et que la résolution des questions économiques présupposait elle-même un climat de confiance sans lequel aucune politique économique ne peut porter ses pleins effets.

Avant de subir les conséquences d’une immigration non maîtrisée, la France souffre avant tout d’une haine de soi, qui se traduit par un rejet intellectuel et affectif de son passé et par une vision dialectique de l’histoire consistant à opposer la Révolution à l’Ancien-Régime, la République à la Chrétienté  ou encore la laïcité à l’affirmation de la foi chrétienne. Pire, c’est la notion même de tradition qui est rejetée comme enfermant un peuple dans un carcan culturel qui limiterait à l’excès le choix des possibles.

Pour ma part, je fais mienne la formule de Marc Bloch, tirée de L’étrange défaite : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération ». Je me situe donc dans le prolongement de la démarche de Tocqueville, qui voyait les préfets et les intendants « se donner la main à travers le gouffre de la Révolution qui les sépare » ou de celle de Péguy pour qui le hussard noir de la République et le prêtre procédaient d’un même principe : « La République et l’Église nous distribuaient des enseignements diamétralement opposés. Qu’importait, pourvu que ce fussent des enseignements ! ». À l’issue du 18-Brumaire, Napoléon avait ainsi apostrophé les Français : « Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée, elle est finie ». Malheureusement, il oubliait que l’esprit révolutionnaire induit une dynamique de renversement des traditions établies et de déconstruction des réalités charnelles, toujours à l’œuvre dans notre pays. La preuve en est lorsque Vincent Peillon affirme, dans un ouvrage au titre hautement évocateur La Révolution française n’est pas terminée, qu’après la Révolution politique, il faudrait mettre en œuvre une révolution spirituelle et morale qui cantonnerait définitivement la religion dans la sphère privée pour faire de la laïcité la matrice d’un nouveau “vivre ensemble”.

C’est dans ce projet qui s’apparente à un génocide culturel que réside les prodromes d’une mort lente mais certaine de notre nation à laquelle heureusement je ne crois guère parce que les forces de vie et de transmission auront toujours le dessus. Il faut donc réconcilier les Français avec leur histoire pour qu’ils puissent s’élancer à pleins poumons dans le XXIème siècle et fassent aimer la France à tous ceux, qui, quelles que soient leurs origines, souffrent d’un déracinement qui les conduit à s’identifier exclusivement à d’autres forme d’attachement, faisant ainsi le lit du communautarisme.

Vous avez créé avec Charles Millon et d’anciens militants de la Manif pour tous, le réseau participatif L’Avant-Garde. Comment voyez-vous ce combat de la Manif pour tous ? Portez-vous un diagnostic moral sur l’évolution de la société ?

Le recul nous manque encore mais je crois qu’il est juste d’affirmer que le printemps des consciences de 2012-2013 marque un réel tournant dans l’histoire de notre pays. C’est une forme de mai 68 à l’envers qui n’a pas obtenu directement le résultat politique escompté puisque la loi Taubira a été adoptée mais a tout de même empêché le pouvoir politique d’aller plus loin, notamment sur la PMA et la GPA. Surtout, La Manif pour Tous a été l’occasion pour une nouvelle génération d’acquérir une conscience politique et de s’engager concrètement au service du bien commun. Les traductions et prolongements de ce mouvement sont multiples. Pour ma part, je puise dans ce combat la sève d’une nouvelle espérance pour la France qui m’a conduit à fonder avec Charles Millon un réseau participatif transpartisan d’action politique, nommé l’Avant-Garde (lavant-garde.fr) destiné à regrouper tous ceux qui partagent une même vision de la personne, de la famille et de la nation et sont désireux d’agir au service du bien commun de la France quelle que soit l’affiliation, ou non, à un parti politique. À terme, nous voulons donner une traduction politique à ce printemps des consciences qui permette une réelle alternative pour notre pays.

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