Charles Beigbeder est-il de gauche ? Tribune de Tecknikart

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14 juin 2016 • Actualités, Points de vue • Vues: 727

Retranscription de la tribune publiée par Tecknikart le 13 juin 2016, au sujet de Charnellement de France.

L’ENTREPRENEUR À MÈCHE CHARLES BEIGBEDER PUBLIE UN ESSAI EXPLOSIF SUR LES RACINES CHRÉTIENNES DE LA RÉPUBLIQUE. MOINS DROITIER QUE PRÉVU, CE LIVRE MARQUERAIT-IL LE COMING-OUT CHRÉTIEN DÉMOCRATE DU BOSS DU THINK-TANK L’AVANT-GARDE ? NOTRE COLLABORATEUR OLIVIER MALNUIT, LUI-MÊME PROTESTANT TENDANCE APÉRO, PENSE QUE OUI… AMEN CAMARADE !

Au fou, au cureton, au facho ! Non content d’avoir fait fortune dans le courtage en ligne et les oléagineux en Ukraine, voilà que Charles Beigbdeder, le sémillant VRP du libéralisme social à la française, publieCharnellement de France (éd. Pierre-Guillaume de Roux) un essai plutôt étonnant sur… « les racines chrétiennes de la République ». De quoi s’agit-il ? D’un sermon au vin de messe sur l’esprit Saint en Conseil des Ministres ? D’une homélie de fin de banquet sur les promesses bidons en période électorale ? D’un courrier coquin à Christine Boutin la joyeuse ? Pas du tout. C’est en réalité un redoutable missel de gauche que nous envoie cet infatigable dévot du cash-flow dans les dents. Si, si ! Une gauche très Saint Augustin (Paris 8è), bien sûr. Un marxisme de liturgie, entre deux randonnées express vers Chartres ou Paris. Mais une gauche parfois bien plus crédible et spirituelle que toutes les professions de foi du gouvernement. Pour ce pèlerin de la politique qui peut frayer avec les pires affreux (Christian Vanneste, Marion Maréchal-Le Pen, etc) au nom du débat d’idées les plus discutables, le combat pour les libertés, la tolérance, le partage, le respect de l’autre – et ce fameux « vivre ensemble » dont on nous rebat les oreilles depuis les attentats du 13 Novembre – ne passe pas par une transformation de la laïcité en veau d’or, boursouflé de réglementations et d’interdits, mais par la réaffirmation d’une évidence : la culture chrétienne de la France comme le socle d’une histoire commune à tous, quelque soit « sa couleur de peau, sa race ou sa religion » comme disait Jean-Paul II (avant de se faire piquer le business par Jean-Marie Le Pen, un soir de second tour). Deux mille ans de christianisme et de prières dont, rappelle à juste titre l’élu parisien, sont issues les valeurs fondamentales de la République : le libre-arbitre, les droits des femmes, la laïcité… Autrement dit, en finir avec un demi-siècle de déni, de repentance et de détestation de la foi orchestrée par les élites pas toujours si intellectuelles de l’après-68, ce n’est pas forcément vouloir instaurer une nouvelle religion d’État ou un régime catholique qui mettrait au pas les autres cultes et les non-croyants. Mais au contraire, protéger les libertés religieuses de chacun – y compris dans l’espace public – à partir du moment où elles s’inscrivent dans le respect des traditions chrétiennes de la France.

 Proche des Poissons Roses 

Et c’est là où ça se corse sévère pour notre ami frère Charles, l’aîné d’un écrivain célèbre. Car non seulement l’entrepreneur à bouclettes veut faire inscrire ce principe « de tradition chrétienne » dans l’article premier de la constitution (« La France est une République indivisible, laïque, démocrate et sociale, de tradition chrétienne»). Et on lui souhaite bon courage. Mais en plus, son rapport au religieux au sein de la République ne le rend pas vraiment hostile au port du voile à l’université, à la différence d’à peu près tous les représentants de sa supposée famille électorale : la droite. Sacré Charles le catholique ! Amateur de génie en politique, aussi peu stratège que grand libre-penseur, qui va croiser Robert Ménard et Renaud Camus (dont il rejette pourtant les idées raciales) aux rendez-vous de Béziers (Oz ta droite) alors qu’il soutient les propositions des musulmans de l’association France Fière et se sent nettement plus proche des Poissons Roses, les chrétiens du Parti Socialiste, que des païens identitaires. Décidément, il faut lire et relire de toute urgence son livre Charnellement de France (écrit en collaboration avec Benoit Dumoulin), tant la perception médiatique des choses – qui se construit désormais en deux tweets et quelques images sur BFM TV – aurait tendance à faire passer cet entrepreneur brillant pour un illuminé de la « fachosphère » alors qu’il est probablement l’un des rares humanistes à pouvoir nous éviter les bas-fonds et les bassesses de cette campagne présidentielle et des désastres qui s’annoncent.

La République mystico-pieuse 

Partisan d’une primauté de l’histoire et de l’héritage culturel sur l’hystérie législative, il n’est, par exemple, jamais aussi surprenant que lorsqu’il évoque l’impérieuse nécessité d’ajouter dans l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, l’antériorité des « lois non écrites qui fondent l’existence d’un peuple et le maintiennent dans son être ». Et contre lesquelles, toujours selon ce grand amateur d’oriflammes et de chants grégoriens, la Loi ne saurait donc faire obstacle… « Avec la constitutionnalisation des racines Chrétiennes, une institution parlementaire ne pourrait plus s’affranchir de toute régulation, qu’elle soit tirée de la nature ou qu’elle provienne de l’histoire. On pourrait évoquer les lois non écrites comme Antigone devant Créon », écrit ce nouveau nabab du transport par autocars (la société Starshipper, c’est lui) qui connaît visiblement son Jean Anouilh sur le bout des doigts. Une manière de dire, toute diocésaine et pleine de grâce (et même un brin Jésuite !), que dans sa future et mystico-pieuse « République de France », aucun texte sur, disons, le mariage pour tous, l’euthanasie, le « transhumanisme » mais aussi la souveraineté du pays, la remise en cause de l’égalité hommes femmes ou la perte de dignité au travail, ne pourrait être voté, même avec une majorité au Parlement, parce qu’ils touchent à « l’être d’une nation ». Risible ? Perché ? Bigot ? Réac’ ? C’est possible. Surtout si l’on considère que le culte du pardon, la générosité ou même le respect sacré de la vie sont des concepts fumeux inventés pour saper les lois de la République et l’autorité de Manuel Valls, le piteux Fouché de la gauche. Mais pour toutes les foules chrétiennes qu’il a fait charger par les CRS en 2013 alors qu’elles venaient défiler en famille à Paris contre la loi Taubira, pour tous ces Français de culture catholique, juive, protestante et musulmane qui n’en peuvent plus de se taire et de regarder leurs chaussures en public parce qu’ils ont osé inscrire leurs enfants dans une école chrétienne (et leur donner une chance d’échapper à l’ABCD de l’Egalité de Mme Najat Vallaud-Belkacem), pour tous ces citoyens vaguement baptisés, à peine croyants et même pas pratiquants, qui sentent confusément combien les ricanements et le mépris systématique envers la foi chrétienne relève du fascisme d’Etat, pour tous ceux là et tous les autres de droite comme de gauche,Charnellement de France de Beigbeder évoque une musique toute particulière. Celle de l’espoir d’une France apaisée et réconciliée avec elle-même, celle d’un mouvement qui dépasse la politique des hommes, celle d’un vaste rassemblement spirituel et fraternel – on n’ose pas dire d’un parti. La bonne nouvelle ? C’est que son programme est déjà bien connu : « Dieu est amour ». Ça pourrait être pire.

Charnellement de France (éd. Pierre Guillaume de Roux, en librairie)

OLIVIER MALNUIT

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