Quand le chômage sera à 4 ou 5%, les employés détiendront le pouvoir.

L'écho

8 mai 2016 • Actualités, Points de vue • Vues: 810

Interview publiée le 8 mai 2016 par L’écho.

Pour Charles Beigbeider, serial entrepreneur français à succès (Selftrade, Poweo, AgroGeneration, Happytime…), une flexibilisation du travail est non seulement nécessaire mais indispensable si l’on veut sortir du chômage de masse. Pour lui, le salariat n’est pas la forme optimale d’organisation du travail.

Le salariat serait, selon vous, une forme de travail dépassée. Pourquoi?

La notion de salariat n’est apparue que récemment, au début du XIXe siècle, en Angleterre. Eu égard cette expérience très courte sur l’échelle du temps, il n’est pas certain que ce soit la forme la plus optimale et encore moins définitive du travail.

Le salariat a connu son heure de gloire par le passé mais a également été marqué par d’importantes luttes entre employeurs et employés avec, à l’arrivée, un curseur qui, dans certains pays, a sans doute été poussé un trop loin en faveur de l’employé; une évolution qui a, en réalité, fini par se retourner contre lui et qui se traduit aujourd’hui par une montée du chômage.

Dans ce contexte, j’observe qu’un nombre croissant de personnes se lancent dans l’entreprenariat qui est une autre façon de travailler et qui est surtout un moyen de trouver plus facilement sa vocation, de s’épanouir et d’acquérir une indépendance financière. Les salariés le savent bien: ce n’est pas toujours le bonheur au travail. Il n’est tout simplement pas évident que l’on va pouvoir vraiment s’accomplir et trouver ce que l’on aime faire dans un emploi salarié. Or nous sommes tous généralement plus efficace dans ce qu’on aime faire.

Faut-il dès lors abolir le salariat?

Certainement pas. Simplement, le salariat est un statut assez nouveau qui peut encore évoluer. Parallèlement, il y a d’autres formes de travail au moins aussi pertinentes qu’il faut encourager.

Passer du salariat à l’ère du “tous patrons” ce serait possible voire souhaitable, selon vous, mais à quelles conditions? Faut-il mettre en place un cadre pour faciliter cette évolution?

Il y a 40 ans, se lancer dans la création d’une entreprise était atypique. Aujourd’hui, c’est banal. Il y a 15 ans les jeunes de moins de 25 ans aspiraient plutôt à devenir fonctionnaires, aujourd’hui ils sont plus nombreux à espérer devenir créateurs d’entreprise, ce qui est très positif.

Pour autant, qu’est ce qui ne va pas, aujourd’hui? Ce n’est pas tant les tâches administratives que l’environnement fiscal, social et économique, au sens général du terme, qui va permettre à la jeune entreprise nouvellement créée de devenir une PME puis une entreprise très florissante. C’est à ce niveau-là que le bât blesse.

Depuis plusieurs décennies, en France mais aussi dans d’autres pays européens, on a fait le choix d’une économie de plus en plus administrée, avec des dépenses publiques conséquentes par rapport au PIB qui se traduisent par des prélèvements obligatoires très élevés qui pèsent sur les entreprises et leur rentabilité.

Trop d’impôts, trop de taxes, trop de cotisations sociales, beaucoup de rigidités sur le marché du travail… Le moteur est mal réglé dans un contexte où le chômage est déjà très élevé ce qui se traduit inévitablement par une perte d’idéal, une perte de confiance, de la délinquance dans des zones sensibles, etc. Si ces micro-entreprises pouvaient grandir un peu plus et ne fut-ce qu’atteindre le cap des 10 salariés, il n’y aurait plus de chômage. Bien sûr, en pratique, cela n’est pas aussi simple à régler mais avec quelques réformes courageuses on pourrait déjà rétablir la confiance, retrouver de la croissance et réduire substantiellement le chômage.

Ce qu’on appelle l’ubérisation de l’économie, c’est un train en marche que l’on n’arrêtera plus?

Je me méfie des modes. J’ai connu une première bulle internet dans les années 2000. Aujourd’hui, je continue d’investir et d’accompagner des start-ups dans le domaine de l’énergie. L’ubérisation, c’est juste mettre en contact des clients et des fournisseurs de manière beaucoup plus pratique qu’autrefois. Ce n’est qu’un stade supplémentaire de la digitalisation de l’économie.

Mais cette ubérisation ne contribue-t-elle pas à l’émancipation et l’accès à l’auto-entreprenariat?

Oui, elle facilite le passage à l’auto-entreprenariat. Ces plateformes permettent à tout un chacun de s’accomplir sans forcément être salarié. Mais au final, le service qui est rendu est assez conventionnel: du logement, des transports… je n’ai pas encore observé d’innovation spectaculaire portée par l’ubérisation.

Dans un monde où il y aurait moins de salariés, quelle serait encore la place de l’Etat? De quelle protection sociale aurait-on encore besoin?

Je ne suis certainement pas favorable à ce que l’on supprime les minimums salariaux d’autant qu’ils restent encore très faibles. Je crois fondamentalement qu’il faut parvenir à simplifier drastiquement les règles qui régissent le monde du travail pour en arriver à conserver un certain nombre de règles essentielles, quelques grands principes de base, et se débarrasser du reste.

Prenez l’exemple de la France: le code du travail est parfaitement corrélé au chômage! Nous comptons 3,5 millions de chômeurs alors que notre code du travail fait 3.500 pages. En 1974, il faisait 1.000 pages et on avait 1 million de chômeurs. Plus on ajoute des pages et des réglementations, plus le chômage augmente.

Dans les contrats de travail classique, il n’est plus indispensable qu’il y ait ce lien de subordination qui remonte au XIXe siècle où des patrons de droit divin dictaient leurs ordres à une armée de salariés.

Ce n’est plus comme ça qu’on manage aujourd’hui. En échange d’une flexibilité un peu accrue dans cette relation employeur-employé, la possibilité par exemple de pouvoir mettre fin plus facilement à un contrat qu’aujourd’hui qui provoque des réticences à l’embauche, on pourrait supprimer ce lien de subordination obsolète et mettre en place un système basé sur le management par projets et la conviction.

Si on supprime le lien de subordination, on pourrait alors aussi supprimer les différentes catégories socio-professionnelles: l’ouvrier, l’employé, le cadre, la direction…?

Supprimer purement et simplement toute forme de hiérarchie me semble une fausse bonne idée. C’est un système qui, à mes yeux, conserve encore du sens.

En revanche, ce qu’il faut c’est pouvoir passer plus facilement d’un grade à l’autre. Typiquement quelqu’un qui commence comme ouvrier à très peu de chance de devenir un jour cadre supérieur. J’ai travaillé un temps à la City et j’ai été étonné de voir par exemple des secrétaires ou des assistants de direction devenir cadres et évoluer ensuite vers un poste à haute responsabilité. Il manque en Europe continentale des ponts et des passerelles pour passer d’un statut à l’autre.

Les détracteurs d’une flexibilité accrue au travail disent que cela va précariser les travailleurs?

Mauvais argument. La vraie précarisation du travailleur c’est le chômage. Tout ce qui peut être fait pour réduire le chômage doit être entrepris et c’est quand le chômage sera à 4 ou 5%, ce qui est parfaitement plausible puisque c’est proche des taux de chômage aux Etats-Unis, en Angleterre ou en Allemagne, c’est à ce moment-là que le pouvoir appartiendra vraiment aux employés et non plus à l’employeur.

On “déprécarise” les employés en leur redonnant le pouvoir, en leur permettant de facilement démissionner et d’aller ailleurs s’ils ne sont pas contents. Tout ce qui va dans le sens d’une surprotection de l’employé se retourne contre lui. Trop de protection tue la protection, les employeurs sont tétanisés, n’embauchent plus, craignent de payer cher un éventuel licenciement ce qui génère du chômage.

C’est exactement ce qui se passe dans l’immobilier où l’on attribue trop de droits au locataire. Du coup, on se retrouve avec des propriétaires qui laissent des logements vacants plutôt que de les louer. Il y a comme ça 2 millions de logements vacants alors qu’à côté on finance la construction de logements sociaux qui coûtent chers à la collectivité.

Bref, je préfère un marché du travail fluide qui permette de retrouver facilement un job. Cela contribuerait à rééquilibrer efficacement, à la faveur de l’employé, sa relation avec l’employeur qui va nécessairement faire en sorte qu’il soit heureux en lui octroyant des avantages, en le payant mieux, etc.

Le syndicalisme du XXIe siècle doit se réinventer?

Complètement. Il est en échec, il est crispé, il est le plus souvent dans la gesticulation. Ce serait intéressant si l’on assistait à l’émergence de nouveaux syndicats plus ouverts au dialogue social pour remplacer ceux qui sont en place depuis longtemps et qui sont arc-boutés sur leurs postures idéologiques.

Cette ouverture au dialogue social est d’autant plus nécessaire que, symétriquement, j’observe que l’attitude des syndicats crispe aussi une partie du monde patronal qui, lui aussi, s’enferme de plus en plus dans des postures idéologiques en disant: “il ne faut rien lâcher”.

La France, un pays en déclin, lit-on et entend-on souvent. Vous partagez cette vision négative?

Malheureusement, c’est une réalité. Même si la France regorge d’atouts, elle tire derrière elle cet énorme boulet qu’est le chômage, cette dette abyssale, des déficits permanents mais aussi cette défiance qui s’est généralisée. Quand des jeunes qui sortent des meilleures écoles vous disent qu’ils ne rêvent que d’une chose c’est d’aller travailler à l’étranger, c’est forcément interpellant.

Au-delà de ce problème économique, on a maintenant une crispation identitaire, un communautarisme menaçant, un repli sur soir, une laïcité mal comprise, une école qui fonctionne très mal… Oui, il est urgent de se reprendre en main parce que le déclin, il est déjà là et va s’aggraver.

Que pensez-vous de l’idée d’une allocation de base universelle?

J’ai du mal avec cette idée. J’y vois un avantage en ce qui concerne la gestion et la simplification de tous les systèmes d’allocations qui existent. Mais en même temps, je n’aime pas trop ce principe d’une subvention à chaque individu qui indirectement me rappelle le roman Big Brother et la vision marxiste. Je préfère que les gens se prennent en main, qu’ils puissent être aidés le cas échéant. C’est quelque chose qui renforcerait l’omnipotence de l’Etat et cela m’inquiète. Je préfère un Etat qui se concentre sur ses fonctions régaliennes: la sécurité, la justice, la diplomatie. Le reste, c’est le principe de subsidiarité qui doit s’en charger. Un Etat qui veut tout faire est un Etat qui fait mal, qui devient obèse, qui n’est pas respecté.

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