Les réflexions sur la Révolution de France, un maître ouvrage !

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4 août 2016 • Actualités • Vues: 2314

Article publié dans Famille Chrétienne (n°2012), dans la rubrique “le livre qui a changé ma vie”.

Pour Charles Beigbeder, l’analyse critique de la Révolution française d’Edmund Burke invite les Français à se réconcilier avec leur passé pour mieux construire l’avenir.

Lorsqu’on demande à Charles Beigbeder quel livre a « changé sa vie », ce n’est pas l’entrepreneur mais l’homme politique qui répond. Assis à sa table de travail dans le vieil hôtel particulier de style Directoire qui abrite ses nouveaux bureaux parisiens, il avoue avec un large sourire avoir hésité à nous parler du Mermoz, de Joseph Kessel, qu’un électeur de sa circonscription (il est conseiller municipal dans le 8e arrondissement de Paris) lui a offert un jour dans une édition ancienne. « Vous devez absolument lire ce livre », lui avait-il ordonné. Il faut dire que les analogies entre l’aviateur et le grand patron ne manquent pas. « Mermoz était à la fois un conquérant et un enraciné. Il a pris de gros risques en devenant pilote de l’Aéropostale à une époque où l’aviation n’en était qu’à ses débuts. L’équivalent des start-up d’une certaine manière, s’amuse Charles Beigbeder. Ce qui m’a fasciné, c’est que tout en ayant une âme d’aventurier, il était attaché à ses racines, à sa patrie, comme en témoignera notamment son engagement politique dans les Croix de feu du colonel de La Rocque. » Une filiation sur mesure pour ce chef d’entreprise piqué de politique.

Difficile, parmi ses livres de chevet, de n’en élire qu’un seul. Après mûre réflexion, il a opté pour les Réflexions sur la Révolution de France d’Edmund Burke (1729-1797). Pourquoi celui-ci ? Parce qu’à l’heure où il mène une réflexion sur son combat politique, Charles Beigbeder estime essentiel de remonter le fil de l’histoire jusqu’à cet « événement central de notre histoire » dont nous subissons encore les conséquences aujourd’hui, et sans l’analyse duquel il lui semble impossible de repenser le monde de demain.

C’est un proche qui lui en a recommandé la lecture, pressentant qu’il y puiserait de quoi nourrir et ancrer ses convictions. Bonne pioche ! Nos amis sont souvent nos meilleurs libraires. « Je me suis totalement reconnu dans la pensée de Burke. Politiquement, cela a été déterminant pour me conforter dans mon positionnement libéral conservateur », confie Charles Beigbeder, qui explique avoir lu l’ouvrage il y a un peu plus d’un an, crayon à la main, d’abord dans une traduction de l’époque, puis dans une plus récente. Cette lecture attentive lui a pris plusieurs semaines, le soir dans le calme de son bureau. On ne lit pas Edmund Burke allongé dans un transat sur une plage bondée. Au fil des pages, il retrouve sous la plume du philosophe ses propres intuitions « magnifiquement exprimées ».

Prophète dès 1790

Ce qui l’impressionne, c’est la perspicacité avec laquelle le parlementaire et philosophe irlandais analyse, alors qu’elle n’en est qu’à ses débuts, la Révolution française. Ses « réflexions », sous la forme d’une longue lettre adressée à son ami français Charles Jean-François Depont, ex-conseiller au parlement de Paris, sont en effet publiées dès 1790 ! « Burke prophétise d’emblée le caractère totalitaire de la pensée révolutionnaire, bien avant le déclenchement de la Terreur », note Charles Beigbeder. Il cite un passage consacré au député Rabaut-Saint-Étienne, qui y exprime le principe de leurs procédés de la manière la plus claire : « Tous les établissements en France couronnent le malheur du peuple. Pour le rendre heureux, il faut le renouveler, changer ses idées, changer ses lois, changer ses mœurs, changer les hommes, changer les choses, changer les mots… Tout détruire ; oui, tout détruire puisque tout est à recréer. »

Edmund Burke déplore vivement cette volonté de faire table rase du passé, de construire un homme nouveau débarrassé de ses racines, de « balayer des siècles de tradition ». Ce qui est toujours d’actualité : Beigbeder cite l’effacement des racines chrétiennes de la France, le mépris pour les lois non écrites, la mise à mal du mariage traditionnel.

« Burke crée une voie intermédiaire entre le refus de la modernité et le progressisme qui promeut le déracinement. »

Leçon de modestie

Le philosophe rappelle, dans une belle leçon de modestie, que l’homme s’inscrit nécessairement dans une filiation : « Nous savons que nous n’avons pas fait de découvertes, et nous croyons qu’il n’y a pas de découvertes à faire en morale, ni dans les grands principes de gouvernement, ni dans les idées sur la liberté, qui, longtemps avant que nous fussions au monde, étaient aussi bien connus qu’ils le seront lorsque la terre aura couvert notre présomption […]. En Angleterre, nous n’avons pas été vidés de nos entrailles naturelles […], nous cultivons ces sentiments innés, qui sont les gardiens fidèles, les surveillants actifs de nos devoirs et les vrais soutiens de toute morale noble et convenable à l’homme. Nous n’avons pas été vidés et recousus, pour être remplis, comme les oiseaux d’un musée, avec de la paille, des chiffons et avec de méchantes et sales hachures de papier sur les droits de l’homme. » Et aussi : « Nous avons peur d’exposer les hommes à ne vivre et à ne commercer ensemble qu’avec leur fonds particulier de raison ; parce que nous soupçonnons que ce capital est faible dans chaque individu, et qu’ils feraient beaucoup mieux tous ensemble de tirer avantage de la banque générale et des fonds publics des nations et des siècles. »

Respect des traditions, de la culture, de l’histoire de son pays, sans refuser une évolution prudente. Patriotisme et pragmatisme : une posture toute britannique. « Burke crée une voie intermédiaire entre la position réactionnaire qui consiste à refuser toute la modernité en bloc, comme le faisait Joseph de Maistre, et le progressisme de ceux qui assument la Révolution française et veulent même aller plus loin dans le déracinement », résume Charles Beigbeder. « Premier écrivain de la contre-révolution », selon Yves Chiron, qui lui a consacré une biographie, Burke offre de puissants arguments pour répondre aux déconstructeurs et aux laïcards qui veulent faire table rase de notre passé.

Élisabeth Caillemer

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